Émile Trotignon

Kyiv

Le train couchette

Après quelques jours à Lviv, nous prenons le train de nuit pour Kyiv. C'est quelque chose que l'on avait déjà fait en 2021, et c'est une expérience très réconfortante.

Notre train part à 23h. Le quai n'est pas surélevé, il faut donc grimper trois marches étroites, et y hisser les valises. On est alors accueilli par un intérieur fraîchement peint en beige. On accède aux cabines par un couloir étroit qui longe le côté gauche du train. Comme on est en seconde classe, il y a quatre lits par cabine, superposés par deux de chaque côté de la fenêtre. Il est flambant neuf et il y a même des petits voyants lumineux pour indiquer si les toilettes sont libres.

Vue du train depuis le quaiVue du train depuis le quai

Notre cabine dans le trainNotre cabine dans le train

On fait les lits puis on se couche l'un au dessus de l'autre. Le bruit et le roulis du train nous berce doucement, et chaque kachlong est un rail en moins qui nous sépare de Kyiv. Nous sommes réveillés à 5h30 par l’hôte de la rame qui amène du thé à ceux qui en ont commandé. On regarde l'Ukraine défiler pendant une demi-heure avant de descendre du train, à Kyiv.

La ville

Vue sur de grands immeubles à KyivVue sur de grands immeubles à Kyiv

On retrouve la même ville qu'en 2021, mais beaucoup de choses ont changé. L'immense statue de la mère patrie, installée sur une colline surplombant la ville et le fleuve, est en train de se faire retirer le marteau et la faucille qui ornaient son bouclier. Le symbole sera remplacé par le trident national quelques jours plus tard. On ne peut plus visiter le musée à son pied, ce qui est vraiment dommage car il contenait en 2021 deux expositions : une sur la guerre dans le Donbass depuis 2014, plutôt moderne, et une soviétique et très propagandesque sur la Seconde Guerre Mondiale.

Statue de la mère patrie pendant l'installation du trident ukrainienStatue de la mère patrie pendant l'installation du trident ukrainien

Il y a toutefois un plus petit musée, avec une exposition sur l'invasion de 2022. Un certain nombre d'objets récupérés sur des soldats russes morts sont présentés. Le passeport d'un très jeune citoyen de la soi-disant "République Populaire de Louhansk" m'a particulièrement marqué. Cet état-poupée séparatiste installé par la Russie est connu pour sa mobilisation particulièrement agressive. Leurs troupes sont connues pour être très mal équipées et entraînées, et utilisées comme chair à canon moins coûteuse politiquement que des citoyens russes.

Passeport de Vladimir Ovtcharov, né en 2002Passeport de Vladimir Ovtcharov, né en 2002

Sur la même colline, il y a la Laure des Grottes, un grand monastère où sont enterrés dans des tunnels des corps de saints de l'église orthodoxe. Les corps sont conservés par les minéraux présents naturellement dans les tunnels, et on peut même les visiter, ce qu'on avait fait en 2021. Cette fois-ci, nous n'irons pas, car la Laure est encore contrôlée par le patriarcat de Moscou. Nous ne sommes pas les seuls de cet avis : lorsque l'on passe devant il y a une petite manifestation. Des affiches sont sur le grillage extérieur, et un type interpelle les prêtres à l'aide d'un haut-parleur.

Posters contre le patriarcat de MoscouPosters contre le patriarcat de Moscou

Pas très loin d'ici, on prend un café dans un hôtel célèbre pour son architecture. La photo que j'ai prise montre en arrière un complexe résidentiel monstrueux, une sorte de McBuilding typique du développement urbain sauvage qui a lieu en Ukraine.

Hotel-Restaurant "Salyut"Hotel-Restaurant "Salyut"

Sur la place de l'indépendance, dites "Maïdan", lieu de la révolution de la dignité de 2014, il y avait beaucoup d'installations liées à la guerre. Il y avait un parterre de petits drapeaux, chaque drapeau commémorant un soldat tombé. Des hérissons anti-char avaient été peints. Le musée de la méduse et le centre commercial sous-terrain Globousse étaient encore présents.

Parterre de drapeauxParterre de drapeaux

Hérissons anti-charsHérissons anti-chars

Les alertes

À Kyiv, on dort chez l'oncle d'Antonina, Serge. Son appartement est dans une khruvtchevka, un immeuble de l'époque de Khroutchev. Ce sont des immeubles d'une dizaine d'étage, ce qui est peu à Kyiv, mais assez longs. Ils sont souvent dans un état plutôt mauvais. Chaque appartement dispose d'un ou deux balcons, construits ouverts, mais tous munis de fenêtres rajoutées par les résidents, avec du bois. Ces immeubles ont un ascenseur étroit, qui montre son âge par toutes sortes de bruits menaçants. Il y a souvent un jardin à leur pied, muni d'une aire de jeux pour enfants. À l’extérieur, des escaliers recouverts d'un toit en tôle mènent à un sous-sol peu engageant, dont le sol est en terre battue.

Khruvtchevka typiqueKhruvtchevka typique

Lorsqu'il y a une alerte aérienne, on entend en premier la sonnerie de l'application prévue à cet effet, puis des sirènes, les mêmes que les premiers mercredis du mois en France. Lors de notre première nuit à Kyiv, Serge nous indique qu'il les ignore. On marche quand même cinq minutes pour se réfugier dans le métro, mais les allées et venues nous donnent l'impression que l'attitude de Serge est largement partagée. Il y aura une deuxième alerte dans la même journée, que l'on ignorera. Le début d'une sirène ressemble beaucoup au bruit d'une voiture qui accélère au loin, et on y devient rapidement sensible.

Antonina est abonnée à un canal Telegram qui donne des informations plus précises sur les alertes. La plupart du temps il s'agit d'un bombardier russe capable de lancer des missiles qui a décollé. Il ne lance pas de missile à chaque fois, et ces missiles ayant une très grande portée, cela déclenche une alerte dans toute l'Ukraine.

Lors de notre deuxième nuit, on est réveillés à 1h30 par une alerte. Telegram indique qu'il s'agit de Shaheds, des drones iraniens, lents et petits, mais ayant une grande portée et un coût très faible. On hésite un peu avant de se recoucher. Quinze minutes plus tard, on est de nouveau réveillés, cette fois par des explosions. Serge ne sort pas de sa chambre, et on convient avec Timothée, son fils de 10 ans, de descendre se cacher. On juge le sous-sol trop inconfortable et on prend la direction du métro, ce qui était une franchement mauvaise idée puisque les explosions continuent pendant notre trajet et qu'on aperçoit même une sorte de boule de feu traverser l'horizon. On arrive au métro où il y a cette fois beaucoup de monde. Les plus habitués ont des matelas et des chaises de camping. On attend une heure et demie la fin de l'alerte sur le quai.

Métro de Kyiv lors d'une alerte la nuitMétro de Kyiv lors d'une alerte la nuit

On apprendra par la suite que tous les Shaheds ont été abattus, et que les débris n'ont touché personne. C'était la pire nuit à Kyiv depuis deux mois, mais ce n'était rien par rapport au quotidien pendant l'hiver. On nous dira aussi que Kyiv est désormais protégée contre les missiles, grâce aux défenses anti-aériennes fournies par l'occident, mais que c'est la seule ville d'Ukraine dans ce cas. On prendra aussi l'habitude de descendre au métro lors des alertes de Shahed, sans attendre qu'ils soient là.

Vue sur le Dnipro et KyivVue sur le Dnipro et Kyiv